Les effets de l’intelligence artificielle sur le monde du travail ne relèvent plus seulement des prévisions. Au Kenya, certains travailleurs du numérique en constatent déjà les conséquences dans leur activité quotidienne.
Au cours de plusieurs années, des jeunes diplômés kényans ont gagné leur vie grâce aux plateformes en ligne, notamment en réalisant des travaux universitaires pour des étudiants étrangers. Selon une enquête du New York Times publiée en septembre 2026, cette activité avait pris une place importante dans l’économie informelle du numérique à Nairobi.
Teresios Bundi raconte avoir réalisé plus de 2 500 travaux en douze ans. Mais l’arrivée de ChatGPT en 2022 a progressivement changé le marché. Les commandes ont diminué, les tarifs ont baissé et une partie de cette activité a pratiquement disparu.
Le phénomène dépasse toutefois le seul secteur de la rédaction. D’après le New York Times, des travailleurs kényans qui effectuaient également de la transcription ou certaines tâches de modération en ligne ont eux aussi vu leurs possibilités de travail se réduire avec l’évolution des technologies.
Au Kenya, l’intelligence artificielle redessine le marché du travail et impose de nouveaux défis aux travailleurs du numérique
Le cas du Kenya montre ainsi une première réalité de l’intelligence artificielle : certaines activités qui permettaient à des travailleurs africains de participer à l’économie numérique mondiale peuvent désormais être réalisées, au moins en partie, par des outils automatisés.
Les années d’avant, ces activités en ligne avaient permis à de nombreux jeunes Kényans de trouver des revenus sans quitter leur pays. Elles reposaient notamment sur une forte demande venue de l’étranger, dans un contexte où le travail à distance et les plateformes numériques avaient ouvert de nouvelles possibilités d’emploi.
Mais l’arrivée des outils d’intelligence artificielle générative a changé les conditions du marché. Selon le New York Times, les travailleurs spécialisés dans la rédaction de travaux universitaires ont vu les commandes diminuer après l’apparition de ChatGPT. Certains ont alors tenté de se tourner vers d’autres tâches numériques, notamment l’annotation de données utilisées pour entraîner les systèmes d’intelligence artificielle.
Cette évolution montre que la question ne se limite pas à la disparition d’un métier. Lorsqu’une technologie devient capable d’effectuer certaines tâches plus rapidement ou à moindre coût, les travailleurs concernés doivent parfois chercher de nouvelles activités ou acquérir d’autres compétences pour rester sur le marché.
Le cas des travailleurs du numérique ne signifie pas que l’intelligence artificielle va remplacer massivement les travailleurs kényans. Les données disponibles montrent une situation beaucoup plus nuancée.
Selon une analyse de la Banque mondiale citée par la Kenya News Agency, environ 87 % des travailleurs kényans exercent dans des professions relativement peu exposées directement aux capacités de l’IA. Environ 9 % occupent des emplois fortement exposés, dans lesquels l’intelligence artificielle pourrait surtout compléter leur travail, tandis qu’environ 4 % se trouvent dans des professions présentant un risque plus important de déplacement.
La Banque mondiale souligne d’ailleurs, dans son Rapport sur le développement dans le monde 2026, que dans les pays en développement, l’impact immédiat de l’IA devrait davantage consister à renforcer les capacités des travailleurs qu’à les remplacer. Les premières perturbations sont toutefois particulièrement visibles dans certains services reposant sur des tâches cognitives.
Le cas kényan illustre donc une transformation inégale du marché du travail. Certaines activités peuvent être fortement touchées tandis que d’autres bénéficient de nouveaux outils permettant aux travailleurs d’accomplir leurs tâches plus rapidement ou avec davantage de capacités.
Face à cette transformation, la question des compétences devient centrale. Pour les travailleurs dont les activités sont directement touchées par l’intelligence artificielle, la capacité à apprendre de nouveaux outils peut devenir aussi importante que l’expérience acquise dans leur ancien métier.
Le gouvernement kényan cherche ainsi à renforcer les compétences en intelligence artificielle auprès des travailleurs, des enseignants, des petites entreprises et des agents publics. Selon le responsable kényan chargé des télécommunications, Stephen Isaboke, le pays doit également développer des compétences plus avancées chez les chercheurs, les développeurs et les entreprises capables de créer et de commercialiser des solutions d’IA.
Cette approche s’aligne avec les recommandations de la Banque mondiale. Dans son Rapport sur le développement dans le monde 2026, l’institution souligne que les pays en développement ont besoin de compétences, d’infrastructures numériques et de données adaptées pour tirer pleinement profit de l’intelligence artificielle.
c’est quoi l’enjeu majeur de cette technologie?

L’enjeu est donc de ne pas rester uniquement consommateur des technologies développées ailleurs. Il s’agit aussi de permettre à sa population de les utiliser, de s’y adapter et, lorsque les compétences le permettent, de participer à la création de nouvelles solutions.
Face à ces transformations, le Kenya cherche désormais à faire de l’intelligence artificielle un levier de croissance plutôt qu’une simple source de perturbations sur le marché du travail.
Lors d’un forum organisé à Nairobi avec la Banque mondiale en septembre 2026, le gouvernement kényan a appelé à passer de la stratégie à des résultats concrets. Selon le ministère chargé du numérique, les investissements dans l’IA doivent notamment permettre d’améliorer la productivité, de créer de nouvelles opportunités d’emploi et de renforcer les entreprises.
Cette ambition s’inscrit dans la stratégie nationale d’intelligence artificielle adoptée pour la période 2025-2030. Celle-ci prévoit notamment de développer les infrastructures numériques, les écosystèmes de données ainsi que la recherche, l’innovation et la commercialisation des technologies liées à l’IA.
Pour la Banque mondiale, les pays en développement n’ont cependant pas besoin de construire immédiatement leurs propres systèmes d’IA parmi les plus puissants au monde. Ils peuvent d’abord utiliser les outils existants, puis les adapter à leurs besoins locaux et renforcer progressivement leurs compétences et leurs infrastructures.
Le défi pour le Kenya est donc double : accompagner les travailleurs dont les activités sont fragilisées par l’automatisation, tout en permettant à une nouvelle génération d’acquérir les compétences nécessaires pour profiter des emplois et des entreprises qui peuvent émerger autour de l’intelligence artificielle.
Le cas du Kenya montre déjà que l’intelligence artificielle peut bouleverser certaines activités numériques qui avaient permis à de nombreux travailleurs de trouver des revenus en ligne. Mais cette évolution ne signifie pas nécessairement la disparition massive des emplois.
La préoccupation est désormais de savoir comment les travailleurs pourront s’adapter à un marché où certaines tâches seront automatisées, tandis que de nouvelles compétences seront recherchées. Pour le Kenya, la formation au numérique et à l’intelligence artificielle apparaît ainsi comme un élément essentiel pour accompagner cette transition.
Comme le souligne la Banque mondiale, l’impact de l’IA dans les pays en développement dépendra largement de la capacité à développer les compétences, les infrastructures et les conditions nécessaires pour que la technologie complète le travail humain.
Pour le Kenya, la véritable mission sera donc de transformer les bouleversements actuels en nouvelles opportunités, afin que l’intelligence artificielle ne soit pas seulement une technologie qui remplace certaines tâches, mais aussi un outil capable de créer de nouvelles activités et de nouveaux emplois.







